Nous civilisons !
Dans un véhément article “Nos soldats diffamés”, paru en premières colonnes du Journal, M. Ch. Humbert, député de la Meuse, rapporteur du budget de l’armée coloniale, s’élève avec indignation contre ceux qu’il appelle les calomniateurs des troupes coloniales. Pour justifier sa fonction, l’honorable parlementaire se fait l’avocat d’une armée contre laquelle s’exerce “avec obstination scandaleuse, cette fureur de dénigrement”.
Si la place n’était ici limitée, il serait bon de donner cet article in extenso. Je n’en donnerai donc que quelques extraits, mais en m’attachant toutefois à n’en pas dénaturer le sens :
“Il y a des gens, paraît-il, que cela amuse énormément d’injurier et de flétrir en bloc toute une large fraction de l’armée nationale. Chaque incident leur est bon pour procéder à des généralisations sensationnelles et pour jeter le discrédit sur des milliers et des milliers de braves gens, obscurément dévoués à l’accomplissement du devoir le plus rude. En ce moment, c’est contre les troupes coloniales que s’exerce, avec une obstination scandaleuse, cette fureur de dénigrement. Il n’est question que "d’apaches coloniaux" : on inscrit ce titre en manchette sur les journaux.”
Cette appellation “apaches coloniaux”, qui n’est pas de nous, mais qu’un soldat tout à l’heure arrivera à justifier, où la trouvons-nous reproduite ? si nous ouvrons la Patrie (journal peu suspect de subversion) nous trouvons, sous la rubrique “Au Conseil de guerre” :
“Le conseil de guerre de la 15e région, à Marseille, à en juger le soldat Lucchini, du 4e colonial qui, à Porquerolles, le 7 janvier dernier, se signala par de véritables exploits d’apaches. Après avoir mis à sac un débit, dont il brutalisa les consommateurs, il menaça de mort le caporal Sobler, du 2e étranger, etc.”
Le Petit Parisien du 14 septembre insère la même note sous le titre : “Un soldat apache condamné à trois ans de travaux publics ”.
Il est donc bien établi qu’une presse qui ne peut être que sympathique à M. Humbert emploie le qualificatif qu’il réprouve et contre lequel il se dit autorisé à protester avec indignation.
Je ne rechercherai pas les motifs qui ont guidé ce marsouin, ni les causes de son étrange mentalité ; ce malheureux est un produit de la société actuelle et nous ne pouvions espérer que le métier militaire le rendit meilleur et comme, toujours d’après le même article, il y a 221 brebis galeuses sur 30 000 marsouins, je veux bien penser que Lucchini faisait partie de cette minorité.
Plus loin, cette phrase :
“C’est un peu misérable que de s’en prendre ainsi à des troupes glorieuses entre toutes et qui ont à leur actif quelques-unes des plus belles actions de guerre du dernier demi-siècle.”
Mais M. Humbert ne cite pas ces actions ; il me permettra donc de combler cette lacune en faisant appel au témoignage d’un brave soldat nommé Grandin qui a bien voulu raconter ses “exploits pendant la guerre de Chine” à la Revue (ancienne Revue des Revues, numéro des 1er et 15 mai 1902) :
“Pendant deux heures nous nous battîmes à coups de noix de coco avec les mercantis et la nuit vint interrompre la lutte. Nous avons été volés par ces espèces de coolies ; quelques-uns étaient parvenus à nous remettre, malgré le règlement du bord, des bouteilles d’absinthe. Hélas quand on déboucha les fioles, elle ne contenaient que de l’eau de mer. Ah ! les mercantis nous l’ont payé à Aden cette farce-là. Ce n’étaient pas les mêmes, direz-vous ? tant pis. Quand plus tard on a tué des Chinois, on ne s’est pas demandé, si c’étaient les mêmes qui avaient fusillé les Européens.
Cependant on approche du tropique, la chaleur est atroce. Les mulets se mettent à crever et le commissaire du bord aussi (sic). On le balance à l’eau avec le cérémonial habituel, ce qui nous impressionne désagréablement. J’aime mieux que ce soit lui que moi.
Enfin voilà Aden, triste pays de rochers mais du bon tabac. Les mercantis nous apportent d’excellents cigares. Ah ! les pauvres mercantis, nous savions comment agir avec eux. On leur a volé leurs cigares qu’ils nous faisaient passer à bord du fond de leurs petites barques. Quelques-uns se fâchaient et s’imaginaient qu’on devaient les payer. Allons donc, on ne nous la fait plus ; les soldats ne paient pas à la guerre. Tu parles ! ça avait été bon une fois à Port-Saïd où nous étions encore novices, mais maintenant j’te vas payer à coups de triques. Cependant les mercantis réclamèrent de l’argent ; on leur répondit quelques mots d’argot ; comme leurs frères de Port-Saïd, ils nous criblèrent de noix de coco, alors ça chauffa ; il y avait dans les cales d’énormes masses de fonte, on alla les chercher et on les précipita dans les barques qui, trouées brisées, effondrées, disparurent. on en coula plusieurs de cette façon et les mercantis se retirèrent, sinon satisfaits, du moins apaisés. Voilà, c’est comme ça qu’on les dresse.”
Arrivée en Chine :
“Voici des Chinois qui traversent la rue, on court après eux ; on les saisit par la natte et on les bouscule. Les Russes, qui sont des colosses, en prennent par leurs tresses de cheveux et s’amusent à les porter à bras tendus. Le signal des brutalités est donné et tous les Chinois qu’on croise on les maltraite.
Maintenant, nous n’avons plus les mains ballantes, nous nous appuyons fièrement sur nos mousquetons neufs et l’envie nous brûle de les essayer sur quelqu’un : des Chinois, par exemple.
Mais comment trouver du bois pour faire réchauffer les aliments ? Tout à coup un homme pousse un cri de joie ; il avait reconnu sous les tumulus du camp le coin d’une planche ; aussitôt vingt allumettes éclatèrent, c’était bien du bois. On souleva la terre, on brisa la planche avec des outils de campement ; une odeur horrible se répandit et terrifiés, nous vîmes apparaître deux pieds d’hommes en décomposition. Les tumulus contenaient des cercueils de chinois ; nous campions dans un cimetière. La première impression de dégoût effacée, on poursuivit là besogne à la lueur des allumettes ; toutes les tombes furent fouillées et nous fournirent pour le dîner le bois de leurs cercueils. Quelques camarades poussèrent plus loin leurs recherches, mais les cercueils ne renfermaient pas de bijoux.
Les mandarins qui, eux, possédaient des richesses avaient disparu. Nous n’avons jamais eux la chance d’en attraper un, ceux qui restaient devant nous étaient peut-être des pauvres gens, mais nous n’en étions pas sûrs et nous voulions tirer d’eux autre chose que des victuailles. Aussi, dès que nous entrions dans une maison, nous indiquions qu’il nous fallait des piastres. Le propriétaire répondait qu’il n’en avait pas alors nous le menacions avec nos baïonnettes. Il avait un geste de dégoût, avec la tête il faisait "non", "non" puis, impassible, très doux, nous montrait que pour le tuer il aimait mieux qu’on plaçât une cartouche dans le fusil, qu’on le visât et qu’on le tirât. Il mimait toutes ces pensées avec une telle résignation souriante que j’en suis encore ému quand j’y pense. Mais là-bas, on ne s’attendrissait pas, on cherchait des piastres et non des émotions. Aussi, on ne les ratait pas les chinois ; tu veux mourir mon bonhomme ? on va te servir ça : v’lan une balle et l’individu toujours souciant s’abattait dans un coin de la masure.
Dans les scènes de pillages et d’incendies j’ai encore remarqué un autre trait de courage digne d’être écrit et qui concerne les femmes ; nous avions allumé un incendie dans un coin du village ; une partie des maisons était enflammée et nous fouillions l’autre. Dans une cabane, des camarades et moi, nous fûmes assez heureux pour mettre la main sur une belle jeune fille. On essaya de la violenter, mais la mère l’arracha à nos brutalités, l’entraîna vers l’extrémité du village qui flambait et se jeta dans les flammes avec elle...
Cette vie de pillages et de meurtres, nous l’avons menée jusqu’à Pékin. Nous avons reçu l’ordre d’entrer dans tous les villages et de raser tous ceux où les chinois nous auraient opposé de la résistance. Nous n’avons pas manqué à notre devoir.
Les Allemands les brutalisaient encore plus que nous le faisions et les Russes non contents de les maltraiter leurs coupaient les oreilles. Vous voyez par ces anecdotes qu’on pouvait passer un dimanche à Tien-sin sans trop s’ennuyer et sans bourse délier.”
Je m’arrête écœuré.
Peut-on imaginer quelque chose de plus horrifiant que ce récit que je n’ai pas voulu augmenter de commentaires. Les faits qui se sont passés en chine s’étaient passés au Tonkin, au Dahomey, à Madagascar et se passent actuellement au Maroc.
Soutenir qu’ils sont l’apanage de l’infanterie coloniale serait inexact. Quelles que soient les troupes envoyées en colonne expéditionnaire, elles agissent de même et accomplissent jusqu’au bout et pas leur œuvre civilisatrice !!
Je vous citerai seulement ce passage d’une dépêche de Ludovic Naudeau au Journal :
“A midi, nos troupes pénétraient dans le camp qu’elles avaient préalablement bombardé à la mélinite ; elles incendiaient environ 600 tentes, mais sans y trouver ni butin, ni prisonniers, sauf quatre ânes que les goumiers ont ramenés .”
Vive l’armée, Camarades !
Emile CZAPECK.